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Gaston La Touche - Peintre, illustrateur, décorateur - Association Les Amis de Gaston La Touche - Gaston Latouche - Gaston de La Touche

Première rétrospective de Latouche

Première rétrospective de Latouche
Dès sa mort, des admirateurs de Latouche lui ont permis des rétrospectives comme on peut le lire dans cet article du journal L'illustration du 20 décembre 1913, année de sa mort.
CE QU'IL FAUT VOIR

Donc, nous voilà revenus au Grand Palais!

On ne peut plus vivre à Paris quinze jours sans que surgisse une raison de retourner au Grand Palais. Ce mois-ci, c'est--à côté du Salon d'automne--le Salon de «locomotion aérienne» qui nous y rappelle. Il convient que les retardataires se pressent. Le Salon de locomotion aérienne ferme ses portes dans cinq jours,--exactement jeudi prochain; et, puisque les «ensembles décoratifs» sont à la mode, je dirai qu'au seul point de vue esthétique il est indispensable de l'avoir vu, ce Salon, et de s'être empli les yeux du spectacle qu'il donne, car peu d'«ensembles» sont aussi prodigieusement décoratifs que celui-là. Et voici ce qui est admirable: le Salon de locomotion aérienne est décoratif, sûrement, sans le savoir; il est une chose très belle à son insu. Ceux qui l'ont organisé n'ont voulu apporter là que des documents; disposer dans l'ordre le plus commode, et sans particulier souci de beauté, le matériel un peu encombrant dont leur science toute neuve se compose; et cet outillage aux complications duquel le passant ne comprend généralement rien. Il ne comprend pas, mais il admire; il admire un mystère, voilà tout. Il rêve, avec une sorte de ravissement respectueux, devant ces carcasses; devant ces choses provisoirement inanimées, où les hommes mettront une âme quand il leur plaira, et qui soudain deviendront des êtres dans l'espace.

Et peu à peu, si l'on songe à un tel prodige, n'est-il pas vrai que ces ailes éployées, ces hélices, ces voilures, ces véhicules aériens, dont quelques-uns semblent les sarcophages ou les gaines d'oiseaux géants, et qui, si légèrement posés sur leurs roues minuscules, font penser au vers de Lemierre:

Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes;

n'est-il pas vrai que ces choses ont une beauté; qu'elles sont belles par leur prestige même, par tout ce qu'elles expriment de noblesse, d'harmonie, de miraculeuse vaillance?

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Les Rétrospectives sont très à la mode depuis quelque temps; et il faut rendre cette justice à nos peintres: leur prodigieuse fécondité ne les détourne point du respect des gloires ou, tout au moins, des mérites du passé. Il semble même--et cela est assez plaisant--qu'à mesure qu'ils peignent davantage ils éprouvent plus de plaisir à honorer ceux qui, avant eux, surent bien peindre. La dernière en date de ces Rétrospectives est celle de Gaston Latouche, au Salon de la Comédie humaine, qui s'est ouvert il y a quelques jours, rue de Sèze, et qu'on peut visiter jusqu'à la fin du mois. Gaston Latouche n'est représenté au Salon de la Comédie humaine que par huit toiles; mais l'étrange et amusant panneau! L'organisateur de ce Salon, notre distingué confrère Arsène Alexandre, admire en Gaston Latouche un «délicieux lyrique». Et il voudrait nous faire aimer cette oeuvre qui, dit-il, «étudiée dans son ensemble, apparaîtra un jour pleine de grandes visées, de saines tendresses, de justes colères et de mélodieuse pitié, avec ces soudaines escapades dans le comique, à la façon des intermèdes de Shakespeare et des féeries de Marivaux». Allez donc voir les «singeries» de Latouche, et, tout autour d'elles, les deux cents petites toiles où se déploie si curieusement la verve satirique de nos contemporains. Je n'ose nommer personne, de peur d'oublier injustement quelqu'un; d'autant qu'on peut ici remercier tout le monde. Il fut un temps, pas bien éloigné de nous, où la Peinture croyait déchoir à se montrer joyeuse, fantaisiste, voire caricaturale un peu; et Latouche fut précisément un de ceux qui prouvèrent qu'on peut être un pamphlétaire et philosopher très comiquement, à l'aide d'un pinceau. Une légion d'artistes suit aujourd'hui cet exemple. Nous avions nos «auteurs gais»; nous avons désormais nos «peintres gais». C'est fort bien. Et les Salons de la Comédie humaine contribueront heureusement au succès que mérite une si spirituelle et si bienfaisante entreprise. Et puissions-nous y voir, dans l'avenir, plus de poupées encore! Les «Parisiennes» qu'on nous y montre, chaque hiver, sont de petits chefs-d'oeuvre d'ingéniosité et de grâce. Mais ne pourrait-on pas étendre à d'autres catégories sociales un art si délicat, et faire servir la Poupée à la description, je ne dis pas seulement vestimentaire, mais psychologique et morale aussi, d'une société tout entière? Est-ce que, présentés sous cette forme le bourgeois, le «dandy», le paysan, l'ouvrier, observés et décrits dans la stricte réalité de leurs attitudes et de leurs costumes, ne constitueraient pas pour l'historien, le sociologue et l'artiste, des documents du plus savoureux intérêt?

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Ce qu'il faut aller voir aussi, et sans tarder, c'est le musée Jacquemart-André, qui est désormais ouvert au public deux jours par semaine, le jeudi et, gratuitement, le dimanche.

Des collections comme celle-ci--et il faut espérer qu'elle ne restera pas unique en son genre, à Paris--présentent un attrait particulier que les musées ordinaires n'ont pas. Elles font mieux que nous montrer de belles choses; elles nous donnent le régal d'un spectacle rare et que nous ne nous étions point attendus à jamais connaître: le spectacle du décor même où vécut la personne illustre, ou puissante, ou simplement enviée, qui posséda ces trésors; elles nous donnent, pour une heure, l'illusion amusante d'avoir été mêlés à son intimité... Et ce qui étonne, ce qui émeut le plus, en effet, le passant, à l'aspect des richesses de ce prodigieux musée Jacquemart, c'est justement la pensée qu'un tel amoncellement de merveilles fut le cadre familier, quotidien, d'une existence humaine; c'est qu'un tel rêve d'art ait pu être paisiblement réalisé par quelqu'un, au numéro 158 du boulevard Haussmann, dans un immeuble quelconque, le long duquel circulait, depuis tant d'années, la foule indifférente.

Remercions ceux qui, ayant possédé de tels biens, ont voulu qu'après eux ils fussent à nous... Remercions-les, mais surtout envions-les. Car ils se sont donné à eux-mêmes la plus profonde et la plus noble des joies: celle de se survivre à soi-même, et de se survivre dans de la beauté. Ils ont bâti une maison que leur souvenir seul habitera; ils ont créé un trésor où leur âme s'est répandue, et qui demeurera à la place même où ils l'ont mis. Ils ont échappé à l'horreur de la «grande vente», qui disperse tout, profane tout, achève l'anéantissement du pauvre riche... Ils ne sont pas morts, puisque leur foyer est toujours là, et que nous le gardons.

UN PARISIEN

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